Depuis le 16 avril, À la folie théâtre accueille « 93 », une adaptation du roman « 93 » de Victor Hugo par la Compagnie des Fouillons. Après « Roxane » (une version de « Cyrano de Bergerac ») et « Rencontre avec Snowden », la troupe présente sa vision de l’œuvre de Victor Hugo et partira au festival d’Avignon cet été pour jouer ses deux dernières créations.

20 octobre 2093. Sous la XIIIe République, la guerre civile est aux portes de la Bretagne par la main de Lantenac qui appartient au camp des Bleus, les conservateurs d’un régime que refusent les Rouges, avec à leur tête Robespierre. Cimourdain et Gauvain partent écraser les derniers Républicains…

Transposer une œuvre telle que « 93 » est un pari audacieux, qui plus est quand c’est fait de manière dystopique. Afin de montrer les mécanismes des révolutions, Sylvain Bastonero, qui en signe la mise en scène et l’adaptation, nous plonge dans le mécanisme même de celles-ci. Un monde où les idéaux s’opposent à la manière des couleurs choisies pour représenter les deux clans. Le spectateur est pris à parti dès l’entrée en salle où des militaires armés sont postés de part et d’autre du public. Ainsi, le malaise s’instaure et reste présent tout au long de la pièce par l’utilisation de la pénombre, du clair obscur, des néons (pour la cage et la guillotine) des actions militaires portées par surprise, des jeux sonores. On est plongé physiquement dans cette Révolution par la scénographie immersive réussie de Julie Rouxel avec une structure grise très froide qui sert parfois d’écran et qui ajoute à cette sensation d’inquiétude. Les costumes s’inscrivent également dans cette idée : à la fois futuristes par leurs formes géométriques (jusque dans la lentille portée par Cimourdain) et empreints des codes d’aujourd’hui (comme le baggy), ils donnent aux personnages la posture nécessaire à des guerriers.

Les musiques d’Alexis Tran (qui interprète Cimourdain) accompagnent la tension de la narration, un peu comme dans un film d’action. Les bruitages de tirs ou d’explosion sont préenregistrés, ce qui permet de les atténuer et de moins effrayer le spectateur. On reste surpris par les bruits sans qu’ils soient trop agressifs, ce qui apporterait plus de gêne, comme c’est parfois le cas dans certains spectacles. Par ailleurs, on ne peut pas oublier de mentionner l’IA Eva qui diffuse partout les décisions de Robespierre. Représentée comme une femme en noir et blanc, sans yeux, aux contours qui se pixélisent, elle semble symboliser une justice aveugle, glaçante, qui envoie ses drones et toute sa technologie partout, comme si on ne pouvait pas y échapper. « Big Eva is watching you… »

« 93 » nous présente un monde qui se veut manichéen et qui pourtant est tout autre. En effet, ici, il n’y a pas vraiment de bon côté, de bon choix. Chaque camp tue au nom de SA vérité. Là où certains semblent plus près d’une idéologie juste, des actions inverseront ce sentiment. On pense notamment au vol du bébé que les Rouges avaient adopté comme étant un des leurs. C’est ce bébé qui mettra pourtant Lantenac en danger, dans un sursaut d’humanité. Cimourdain, à l’image de Robespierre, représente une révolution impartiale, radicale. Gauvain, de son côté, se veut plus juste, plus humaine. Et pourtant, les deux tuent et s’opposent au clan de Lantenac.

Comme dans chacune de ses mises en scène, Sylvain Bastonero s’amuse à féminiser des rôles masculins. Robespierre et Gauvain sont donc des femmes ici, ce qui est très pertinent car on représente souvent la femme comme plus douce que l’homme. Pourtant, ici, les deux femmes figurent les deux visions de la justice. La rigidité de Robespierre est visible par sa posture très droite, cette main toujours levée sur le côté qui lui apporte un certain charisme. Gauvain, quant à elle, se montre plus active, davantage dans l’action. Aussi déterminées l’une que l’autre, elles incarnent physiquement et idéologiquement leurs pensées.

Les comédiens interprètent un ou plusieurs rôles. On retrouve évidemment Alexis Tran qui excellait dans « Rencontre avec Snowden » et qui se montre plus inquiétant en Cimourdain. Samuel Hucault prend l’espace en Lantenac par son regard et sa gestuelle. Comme dit précédemment, Clara Jauvart-Lacoste et Orianne Dumeny incarnent leurs personnages avec beaucoup de vérité.

Le public découvre les difficultés inhérentes à la prise de pouvoir : faut-il suivre ses idées ou écouter son cœur ? Nos idéaux ne peuvent-ils pas évoluer en fonction de la situation ? Doit-on se montrer intraitable parce que cela envoie un message fort ou une certaine flexibilité est-elle possible ? Le fait que Lantenac soit l’oncle de Gauvain est particulièrement intéressant car cela ajoute un enjeu familial à l’intrigue. Restons-nous fidèles aux pensées de ceux qui nous ont élevés ? Ne faut-il pas s’en affranchir pour vivre libres ? Les liens du sang ne sont-ils pas plus forts que les convictions ? La fin, que nous tairons ici, ne laisse pas beaucoup de place à l’espoir. Que peut-il advenir d’un tel monde ? La Révolution rendra-t-elle le monde meilleur ? Lui redonnera-t-elle toutes ses couleurs ? La technologie à outrance offre-t-elle des solutions pour améliorer la vie des citoyens ? Faut-il faire couler autant de sang pour créer un nouvel équilibre ?

« 93 » est une vision audacieuse du chef d’œuvre de Victor Hugo. Elle lui apporte une vision futuriste et en même temps très moderne qui permet de s’interroger sur le monde actuel. Cela montre que l’on peut faire du théâtre exigeant mais intelligent. 

Audrey C

D’après Victor Hugo

Mise en scène : Sylvain Bastonero

Avec : Thaïs Laurent, Charlotte Orsini, Alexis Tran, Samuel Hucault, Orianne Dumeny, Clément Pronost, Clara Jauvart-Lacoste, Celya Humann

Costumes : Lucie Melain et Lylou Jacquet

Création lumière : Ylan Thanos

Scénographie : Julie Rouxel

Musique : Alexis Tran

OU ? A la folie théâtre

QUAND ? Du 16 avril au 20 juin 2026

DUREE : 75 minutes

TARIFS : de 10€ à 26€

https://www.folietheatre.com/?page=Spectacle&spectacle=484

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