Lors du Festival Sens, le Théâtre des Gémeaux parisiens a accueilli « 22 minutes », un seul en scène de et par Benoit Solès, mis en scène par Tigran Mekhitarian avant son passage au Festival d’Avignon au mois de juillet. Après « La Machine de Turing » qui vient de vivre sa dernière représentation au Théâtre Michel début mai et après son interprétation remarquable dans « Killer Joe », l’artiste retrouve la scène pour un tout nouveau spectacle que nous ne pouvions pas manquer.

Ali Ağca… Un nom qui était sur toutes les lèvres le 13 mai 1981 lorsque le terroriste a tenté d’assassiner Jean-Paul II. Un acte qui sera suivi d’un emprisonnement et d’une visite du Pape en prison pendant 22 minutes. Que s’est-il dit pendant ces 22 minutes ? Qu’est-ce qui a poussé Ali Ağca à agir ce jour-là ?…

Cette pièce donne la parole à Ali Ağca sous les traits d’un Benoit Solès au sommet de son art. Il transporte le public dans la vie de cet homme controversé afin de le faire comprendre, de lui donner vie, de le rendre réel. Le récit ne se contente pas de nous raconter l’échange entre l’homme et le Pape. Il nous emmène en Turquie dans l’enfance de cet homme, méprisé par son père (qui mourut jeune), en quête de repères, d’argent, d’existence. Très vite, il se retrouve embrigadé par « les loups gris », l’extrême droite turque, qui le forment et lui apprennent la violence. Le spectateur assiste à cette escalade vers une justice barbare vue comme une ascension pour Ali, aveuglé par ses principes, par son envie d’être aux yeux des autres. C’est le parcours d’un homme qui a fait les mauvais choix, dictés par une éducation brutale, pauvre, où plus rien n’a d’importance que le fait d’appartenir à un groupe.

Benoit Solès devient Ali Ağca dans son regard, ses gestes, sa froideur, sa folie. Il incarne le terroriste avec une telle vérité que le spectateur se surprend à lui trouver des excuses, à voir une humanité poindre chez un homme qui a tué un journaliste de sang froid, coupé la main d’un autre et tenté d’assassiner le représentant des catholiques pour ses convictions. A travers cette narration, le personnage laisse libre cours à ses idées, prend de l’assurance, se montre déterminé. En même temps, on le découvre à la fois manipulateur (changeant de version plusieurs fois au procès), inconscient (écrivant les paroles d’une chanson sur les murs de sa prison), reconnaissant (se rendant sur la tombe du Pape après sa mort)… Sans être un parjure, cette pièce nous fait ressortir toutes les contradictions que peut vivre un homme face à des choix décisifs, toute la perfidie d’un système qui pousse des jeunes à agir pour des idées, à un âge où ils se sont pas forcément prêts à réfléchir.

La pièce met aussi en avant l’importance du pardon grâce à cette rencontre entre le Pape et Ali. Benoit Solès imagine l’échange entre les deux hommes, incarnant les deux rôles à la fois. A la fébrilité d’Ali s’oppose la sérénité de Jean Paul II dans un tableau d’une fluidité parfaite où chacun prend la parole à tour de rôle, partageant leurs points de vue sur la situation de l’attentat, sur les conditions d’incarcération, sur la peine reçue par Ali. A la manière du spectateur qui se laisse émouvoir par le personnage du terroriste malgré tous les actes horribles effectués, le Pape lui offre son pardon, allant jusqu’à demander la grâce présidentielle pour lui. Cette force que le Pape a trouvée en sa foi fait réfléchir le spectateur, d’autant que l’on entend la voix de Jean-Paul II lui-même en parler en français dans le texte. Grâce à l’écriture de Benoit Solès, par les mots employés, par le fait de commencer par la fin pour créer un retour en arrière, par la métaphore biblique de la pierre, le public se retrouve en position de juge et s’interroge sur ses propres actions, sur sa capacité au pardon. Cela pourrait presque faire écho au texte écrit par Antoine Leiris aux lendemains des attentats du 13 novembre 2015 « Vous n’aurez pas ma haine ». Ce spectacle offre un message de tolérance et de véritable bienveillance dans un monde de plus en plus violent.

La mise en scène de Tigran Mekhitarian est percutante. Peu de décors au plateau : un tapis représentant la maison d’enfance d’Ali, une chaise. Benoit Solès change de vestes au fil du récit pour montrer l’évolution du personnage. On peut saluer l’utilisation de la lumière et la création sonore particulièrement intéressantes. En effet, les éclairages permettent par exemple de voir les années d’incarcération passer pour en symboliser la longueur. Les musiques accompagnent le texte de façon tout à fait pertinente. De la même manière, on entend plusieurs voix pour d’une part donner vie à d’autres personnages et d’autre part pour se remémorer des phrases dites précédemment et capitales dans le récit, car, si Benoit Solès interprète tous les personnages, ces voix lui apportent leur concours par moments pour leur donner encore plus de force.

« 22 minutes » est une véritable réussite qui interpelle le spectateur en donnant la parole à l’un des hommes ayant marqué notre temps, interprété par un Benoit Solès magnétique, dans une excellente mise en scène. A voir absolument.

Audrey C.

De et par Benoit Solès

Tigran Mekhitarian – Mise en scène

Sophie Nicollas – Collaboration artistique

Anne Plantey – Collaboration artistique

Marc Demais – Musique

Denis Koransky – Lumière

OU ? Au Festival d’Avignon au Théâtre actuel

QUAND  ? du 3 au 25 juillet

DUREE : 1h30

Tarifs : de 18€ à 26€

https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/8274-22-minutes

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