
Depuis le 13 février, le Théâtre Dejazet accueille « Adèle Berry », la comédie musicale de Yanowski (connu pour son Cirque des Mirages en l’an 2000), avec Emmanuel Touchard à la mise en scène et aux arrangements musicaux. En février 2026, le Théâtre Dejazet ouvre un cycle qui permettra de faire découvrir toute l’œuvre de Yanowski, et cela commence justement par « Adèle Berry ».
Londres 1881. Adèle Berry vit chez sa tante depuis la mort criminelle de ses parents par un bandit de grand chemin. Par ailleurs, elle a perdu l’usage de ses jambes après cet épisode terrible. Leçons de piano, de latin, de français s’enchainent mais Adèle rêverait de vivre d’autres aventures. Un jour, en promenade avec sa gouvernante, elle rencontre Mikolas, un vendeur de chaussures itinérant, qui lui offre des bottines avec lesquelles elle peut marcher toute la nuit durant…
L’histoire prend le spectateur dès le début. On s’attache facilement au personnage d’Adèle et à celui de sa gouvernante, Emma, qui nous embarquent avec elles dans un monde onirique digne des récits de Charles Dickens. Si le motif des souliers magiques revient régulièrement dans la littérature ou dans les spectacles (« Cendrillon », « Le Magicien d’Oz », « Les Souliers rouges »…), il est utilisé ici à bon escient afin de permettre à la jeune fille de retrouver sa liberté le temps d’une nuit et de découvrir la vérité sur le meurtre de ses parents. Le récit nous transporte dans le Londres de la fin du XIXe siècle, où les enfants voleurs règnent dans les marchés, où les bonimenteurs sont légion et où l’on aime à se retrouver dans des foires pour voir des magiciens et des acrobates. Adèle découvre toute une vie qu’elle ignore alors qu’elle est enfermée dans sa chambre bourgeoise des beaux quartiers. On découvre aussi les terribles trafics d’enfants qui remplissent les romans de cette époque. Si les personnages secondaires sont nombreux, ils sont bien caractérisés et prennent leur place à travers de petits épisodes de rencontre avec Adèle, un peu à la manière d’un conte initiatique. Chaque rencontre lui permet de s’évader et d’ouvrir son regard sur une autre vision des choses. On apprécie évidemment la poésie de Mikolas, l’espièglerie des petits voleurs, la gouaille de la poissonnière, la douceur de la fleuriste, l’habileté des ramoneurs. On se révolte face aux mensonges du magicien et à la cruauté de Faith Damnable. Le récit joue sur les codes du merveilleux, donnant aux enfants la force de se rebeller contre les méchants. Cela fonctionne parfaitement, même si le passage sur les enfants volés est peut-être un long. La fin laisse le spectateur en suspens, ne sachant pas ce qu’il adviendra d’Adèle et des voleurs. Cela ouvre une porte à l’imagination, ce qui n’est pas pour nous déplaire.
Comme tout conte, cette pièce porte des messages comme le fait de se libérer des traumatismes passés afin de revivre normalement. En Adèle, on découvre un personnage qui rêve de liberté et qui l’obtient en s’ouvrant aux autres, sans distinction de classe sociale. Cela met également en valeur la vie difficile des enfants vagabonds à Londres au XIXe siècle. Et pourtant, on y retrouverait presque la joie de vivre d’un Gavroche dans « Les Misérables ». Sans être moralisateur, « Adèle Berry » fait comprendre que tout est possible quand on y croit, même si nos actes ont des conséquences. La fin ouverte empêche un « Happy ending » trop superficiel. Et c’est bien appréciable.
Avec « Adèle Berry », le spectateur est vraiment dans du théâtre musical puisque les scènes parlées sont nombreuses et bien jouées et que les chansons font avancer l’action avec un rôle narratif. Elles permettent à Adèle d’apprendre à découvrir les différents personnages qu’elle rencontre. La musique est aussi pour elle une porte de sortie vers un monde où elle pourrait marcher à nouveau. La présence de musiciens au plateau est évidemment un atout très important, puisque cela apporte du corps à la musique et cela rend aussi les transitions pour changement de décor plus fluides. Le public part avec « La chanson à quatre mains » dans la tête. C’est rythmé et cela donne lieu à des chorégraphies très énergiques. La présence des danseurs est particulièrement pertinente. Chose rare : chacun danse, joue et chante en même temps. Si, au départ, ils apparaissent dans un costume noir sans signe distinctif, ils se personnalisent au fil de l’histoire et du voyage merveilleux d’Adèle, donnant vie aux personnages qu’elles rencontrent. On retrouve la tradition de Broadway et rien ne pourrait nous faire plus plaisir. Petit bémol cependant : la sonorisation des voix des danseurs ne permettait pas toujours de bien comprendre les paroles lors des chansons d’ensemble.
La mise en scène joue sur quelques décors et des jeux de lumière. La chambre d’Adèle est représentée par un lit, son fauteuil, un piano et une lumière figurant une fenêtre. Un cadre en bois ouvre à Adèle un monde où elle peut marcher à nouveau, comme une porte vers un monde mystérieux. On se retrouve transporté au marché grâce aux étals des marchands, à la foire grâce à la scène en bois, dans le repaire des voleurs d’enfants grâce à la porte cachée sur le coin et le pont représenté au fond. Les costumes nous emmènent dans l’époque narrée. On aime également les accessoires comme la lampe que les petits voleurs apportent pour chercher Adèle. Tout cela permet de mettre le spectateur dans l’imaginaire de façon très réussie.
« Adèle Berry » est une jolie comédie musicale prônant de belles valeurs, interprétée par une troupe talentueuse et avec la joie de trouver des musiciens sur scène. Cela ravira petits et grands. A voir en famille.
Audrey C.
Auteur : Yanowski
Mise en scène – Arrangements musicaux : Emmanuel Touchard
Chorégraphie : Laurence Perez
Avec : Adèle Berry : Céleste Hauser / Laura Tardino / Alice Lecat
Emma, la gouvernante : Eva Tesiorowski / Ellie Van Gele
Eliot, le chef des voleurs : Gaspard Coulon / Lancelot Looten
Les petits voleurs : Zoé Gedicht / Laure Extramiana,
Alice Pavlidis / Catherine Salamito, Clément Malet / Thomas Côte de Soux,
Mikolas : Max Carpentier / Thomas Boutilier
La poissonnière : Margot Murray / Alice Lecat
Les vendeuses de masques : Matilda Gemain / Léa Mazmanian
Le gardien : Baptiste Juge / Julien Biermann
Le magicien : Pierre Folloppe / Bastien Gabriel
L’assistant magicien : Rémi Palazy / Clément Ducourneau
La fleuriste : Marielle K’Bidy / Alissia Doro
Faith Damnable : Yanowski / Henri Pauliat / Romain Dayez
Musiciens : Pauline Buet (violoncelle), William Fruchaud et Samuel Parent (piano), Timothée Gesland (percussions), Emilien Véret (clarinettes), Hugues Borsarello (violon)
OU ? Au théâtre Déjazet
QUAND ? Du 13 février au 26 avril
DUREE : 1h35
TARIFS : de 12€ à 69€