
Depuis le 29 janvier, la Pépinière accueille « Cyrano – Rêver, rire, passer », un voyage à travers le texte de « Cyrano de Bergerac » d’Edmond Rostand avec Jacques Weber et José-Antonio Pereira. Jacques Weber a interprété le rôle pour la première fois en 1983, alors âgé de 34 ans. Il le joua plus de 500 fois, mais il a donné également vie au rôle de De Guiche dans le film de Rappeneau en 1990.
Le rideau s’ouvre sur un banc, un écran en fond représentant un arbre, deux pigeons sont posés à divers endroits du plateau. Jacques Weber et José-Antonio Pereira revisitent ensemble le texte de « Cyrano de Bergerac », le mêlant à des anecdotes et des réflexions du comédien…
Cette pièce n’est pas une énième version de l’œuvre d’Edmond Rostand. Il s’agit plutôt d’un cri d’amour pour son texte, avec ses forces et ses faiblesses, par un homme qui a, au fil du temps, réfléchi sur son personnage charismatique. Jacques Weber mêle les scènes les plus emblématiques à des remarques qu’il fait ou qu’il a pu faire en l’interprétant et fort de son expérience de comédien. Si les actes sont respectés par les deux protagonistes avec un changement de la projection en fond de scène et l’écriture des didascalies de présentation du lieu de l’acte, le texte n’est pas entièrement joué dans son ordre chronologique. La pièce commence d’ailleurs par la réplique finale. Certains passages sont placés à des endroits différents, voire dits en plusieurs temps comme la fameuse tirade du nez. Jacques Weber incarne Cyrano ou De Guiche, prenant parfois également les répliques de Roxane comme des prolongements de celles de Cyrano, sans forcément changer de ton, de façon à l’inclure entièrement dans les émotions du personnage au grand nez. José-Antonio Pereira se présente un peu comme un confident de Jacques Weber, à la manière de Le Bret pour Cyrano, mais il montre aussi l’étendue de son talent en interprétant différents personnages, comme son irrésistible duègne ou Valvert.
La pièce est une ode aux mots et une réflexion sur l’une des œuvres les plus jouées du répertoire. En effet, il s’agit de se laisser porter par la poésie de la langue d’Edmond Rostand presque de façon analytique. Cela demande une bonne connaissance du texte pour bien en saisir toute l’essence. Jacques Weber nous prouve ainsi son amour pour l’écriture de certains passages, tout en pointant la force du vers, comme lors de la scène du duel par exemple. On voit ainsi les mots chanter et s’envoler à travers sa diction parfaite qui met en valeur la beauté des mots. Il se montre également critique face à un personnage dont on glorifie régulièrement les valeurs mais qui passe son temps à mentir à celle qu’il aime (comme Pinocchio dont le nez s’allonge au fur et à mesure des mensonges) par peur de déplaire. Il met en valeur, sans la déprécier, le caractère massif de la célèbre tirade du nez à l’intérieur d’un acte déjà bien dense. Sa réflexion sur l’amour propre est particulièrement pertinente. Il nous gratifie également de quelques remarques d’acteur sur les réactions du public dans les représentations, public capable parfois de finir les vers par cœur avant le comédien, chose rare au théâtre.
A travers cette pièce, le spectateur se voit proposer des ponts avec d’autres personnages incarnés précédemment par Jacques Weber comme « Le Roi Lear » de William Shakespeare ou Alceste dans « Le Misanthrope » de Molière. On s’aperçoit que ceux-ci ne sont pas si loin du personnage d’Edmond Rostand pour leur détermination à la liberté. Le recours au poème « Le Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud à la mort de Christian est déchirante et révèle, s’il en est besoin, la puissance de ces vers. Mais cela ne s’arrête pas là puisque des chansons sont également utilisées pour servir l’histoire : « Paroles paroles » d’Alain Delon et Dalida, reprise avec joie par les deux comédiens, et « Dis quand reviendras-tu ? » où la voix de Barbara nous déchire à l’heure du siège d’Arras. Ces liens permettent une ouverture culturelle tout à fait intéressante et apportent également une tension dramatique. C’est bien pensé, c’est pertinent et c’est beau.
Et que dire des morceaux de bravoure dits par Jacques Weber ? Celui qui confie n’être rien en dehors de la scène et être tout lorsqu’il est dans la lumière donne au texte des moments d’émotion intense. La scène du balcon devient un passage suspendu pour le spectateur qui écoute et se laisse porter la beauté des mots et de leur façon d’être dits. On est loin du surjeu mais plutôt dans une diction d’une fluidité impressionnante où chaque terme prend son sens. Il en va de même avec la mort de Cyrano. Sans pleurer ou en rajouter, Jacques Weber les incarne avec une acceptation de son sort, une sérénité magnifique qui rend le texte encore plus vibrant. Plusieurs passages laissent ainsi le spectateur sans voix, transporté par l’essence même du texte.
« Cyrano – Rêver, rire, passer » est une traversée du texte de « Cyrano de Bergerac » porté par deux comédiens passionnés. A voir pour les amoureux des mots et du texte de « Cyrano ».
Avec :
Jacques Weber
José-Antonio Pereira
Mise en scène : Christine Weber et José-Antonio Pereira
Adaptation de Cyrano d’Edmond Rostand : Christine Weber
Costumes : Michel Dussarat
Son : Bernard Vallery
Lumière : Thibault Vincent
Vidéo : Nathalie Cabrol assistée de Jérémy Secco
Scénographie : Emmanuelle Favre assistée de Pauline Stern.
OU ? Au Théâtre la Pépinière 7 Rue Louis le Grand
75002 Paris
QUAND ? Du 29 janvier au 29 mars 2026
DURÉE : 1h20
TARIFS : de 12€ à 49€
https://theatrelapepiniere.com/jacques_weber_rever_rire_passer.html