Depuis le 30 janvier, le théâtre des Béliers parisiens accueille « La Zone indigo », le nouveau spectacle de Melody Mourey. Après le succès de « Big Mother » qui triomphe encore dans le même théâtre, l’autrice metteuse en scène retrouve le genre de la dystopie pour le plus grand plaisir des spectateurs parisiens.

Dans une France gouvernée par l’Extrême droite, Cléo Marson, bioacousticienne, découvre avant tout le monde l’arrivée imminente d’un tsunami mais personne ne prend en compte son témoignage. Elle se fait licencier pour avoir divulgué des informations pouvant faire tourner l’ordre monétaire mondial. On revient alors avec elle dans le passé afin de comprendre comment on en est arrivé là…

Qui dit pièce de Melody Mourey dit rythme effréné, comédiens jouant plusieurs rôles en un temps record, récits à tiroirs, tension permanente… On a la sensation d’être devant une série addictive plutôt que d’être au théâtre. Après « Les crapauds fous » qui reprenaient un épisode de la Seconde Guerre Mondiale, « La Course des géants » basée sur la conquête de l’espace et « Big mother » qui démêlait le thème de l’information et de la fake news, l’autrice plonge le spectateur dans un monde dystopique, proche justement de celui de « Big Mother » (auquel elle fait un clin d’œil très à propos), afin de s’intéresser davantage à l’écologie, à l’intelligence artificielle, aux dérives d’un système autoritaire qui contrôlerait les naissances, ferait régresser les droits des femmes et empêcherait les recherches scientifiques. Dès les premières minutes de la pièce, le public est captivé par ce qui se passe au plateau et cela ne s’arrêtera qu’une fois le rideau tombé. L’écriture de Melody Mourey et la mise en scène tiennent le spectateur en haleine. Les événements s’enchaînent avec beaucoup de fluidité. Les enjeux se mêlent et s’entremêlent. Ainsi, on se laisse captiver par les actions des personnages et on voit défiler une société, pas si loin de la nôtre, qui se révèle des plus dangereuses pour notre liberté.

Quand plus rien ne fonctionne dans une société qui ne croit plus en la politique et qui ne retient pas les leçons de l’histoire, quels choix reste-il pour la population ? L’attrait du changement est-il plus fort que celui de la conservation des droits des individus ? Comment accepter les dérives d’un peuple qui suit le plus grand nombre sous prétexte que c’est l’ordre qui a été établi ? Comment se rebeller face à un pouvoir abusif qui attaque jusqu’aux libertés les plus individuelles, comme celle de faire un enfant ou pas, de se marier ou pas ? Tous nos choix sont-ils politiques ? Quelle part reste-t-il de l’esprit critique et des avancées scientifiques dans ce genre de situation ? Comment les recherches scientifiques et l’IA peuvent devenir des dangers pour toute une société ? Tant de questions posées par cette pièce qui dénonce sans juger, qui interroge sans moraliser. En effet, la force de Melody Mourey est de mettre la lumière sur les failles d’un process, de façon polémique mais jamais moralisatrice. C’est peut-être cela aussi, la zone indigo : un espace qui permet d’alerter pour mieux faire réfléchir. Et c’est tout ce que l’on aime au théâtre.

La scénographie joue sur plusieurs écrans qui figurent les lieux traversés par les personnages : la maison de Cléo, le laboratoire de First Contact, la route… Ces projections s’animent quand la narration le nécessite. Cela permet aussi de montrer les applications inventées pour le récit, comme l’IA Styx (nom parfaitement choisi rappelant le fleuve des Enfers dans la mythologie grecque qui permet un pont entre les morts et les vivants). Quelques éléments de décors se retrouvent sur la scène comme un canapé, un comptoir… Tout est bougé par les comédiens en même temps qu’ils changent de costume et donc de personnage, un peu comme une danse. La musique accompagne l’aspect haletant de l’histoire. Par ailleurs, des chorégraphies sont ajoutées pour insister sur l’aspect répétitif de certaines actions, comme pour mimer l’engrenage dans lequel tombent les personnages. Cela peut dérouter au départ mais on comprend vite le sens qui y est donné.

Les personnages sont très bien incarnés. Ariane Brousse est éblouissante dans son rôle de Cléo, portée à la fois par sa volonté de faire vivre la science au service de l’humain et sa rébellion face à une situation qu’elle ne tolère pas. Elle porte littéralement l’équipe avec elle et cela fonctionne parfaitement. Gros coup de cœur également pour Lara Tavella avec son personnage de Blue, adolescente aux mèches bleues, perdue dans une société qu’elle ne cautionne pas et en proie aux difficultés d’une jeune femme dans un monde totalitaire. Elle apporte son regard innocent face aux choix effectués par les adultes. Marie Montoya incarne Annie, la sœur de Cléo, infirmière mariée à un homme violent. Initialement conformiste, elle ose se rebeller pour ses convictions, contre celui qu’elle aime. Azad Boutella donne vie à Sahel, scientifique brillant, investi dans ses recherches, qui se laisse tenter par les promesses d’un avenir meilleur. Guillaume Ducreux et Olivier Faliez nous convainquent par leurs personnages de scientifique brisé par le deuil ou de membre du gouvernement un peu perdu dans ce qu’il ne maitrise pas.

« La Zone indigo » est une pièce engagée, qui amène le spectateur à réfléchir, qui l’emporte littéralement dans une tension constante, à la manière des meilleures séries. Un théâtre visuel, rythmé, intelligent. C’est à nouveau une réussite de la part de Mélody Mourey qui prouve, une fois de plus, qu’il faudra compter sur elle dans les années à venir.  

Audrey C

Autrice et mise en scène : Mélody Mourey, Les Crapauds Fous • La Course des Géants • Big Mother

Avec  : Azad Boutella, Ariane Brousse, Guillaume Ducreux, Olivier Faliez, Marie Montoya, Lara Tavella

Musiques : Simon Meuret
Vidéos : Édouard Granero
Scénographie : Olivier Prost
Lumières : Arthur Gauvin
Costumes : Bérengère Roland

? Au théâtre des Béliers parisiens 

QUAND ? Du 30 janvier au 29 mars 2026 

DURÉE : 1h40 

TARIFS : 40€ 

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