Depuis le 22 janvier, le Théâtre Marigny accueille « Amadeus », la pièce de Peter Shaffer, qui a inspiré le célèbre film de Milos Forman. Olivier Solivérès en signe la mise en scène, après le succès de son « Cercle des poètes disparus » (Molière de la mise en scène en 2024) et de « Cher Evan Hansen ».   Un pari audacieux que de mêler opéra et théâtre populaire en 2026.

1823 : Antonio Salieri, ancien compositeur officiel de l’Empereur et serviteur de Dieu, est sur son lit de mort. Il divague et prétend avoir tué Mozart, 32 ans auparavant. Il invoque les fantômes du passé et revient en arrière afin de raconter comment sa vie a basculé en découvrant le talent d’un homme hors normes : Wolfgang Amadeus Mozart. Très vite, une jalousie profonde va naître dans le cœur de Salieri, jusqu’à le ronger tout entier…

Aller voir un spectacle d’Olivier Solivérès, c’est entrer dans le récit dès les premiers pas dans le théâtre. Des partitions froissées se balancent au plafond, des chaises sont disposées de travers, des mannequins de coutière ornent l’entrée du théâtre, un pianiste y interprète des morceaux, les ouvreuses portent des costumes rappelant le final du film, un violoniste joue à travers les allées du théâtre, des chandeliers apportent leur lumière chaude… En poussant la porte du Théâtre Marigny, le spectateur traverse le temps et se retrouve plongé directement dans l’action. Et cela fonctionne parfaitement. On regarde partout, on tend l’oreille, on se laisse séduire… jusqu’aux 3 coups frappés par un comédien pour signifier le début de la représentation.

Olivier Solivérès retrouve la lourde tâche de rendre sur scène un film aussi culte que l’est « Amadeus ». On se souvient tous du rire de Mozart, de la folie du personnage et de sa déchéance qui va peu à peu le mener à la mort. Comme dans « Le Cercle des poètes disparus », les amoureux du film vont voir s’animer avec plaisir les moments les plus emblématiques interprétés avec brio par les comédiens : Mozart qui joue du piano à l’envers, la marche de Salieri modifiée par Mozart quelques minutes après l’avoir écoutée, les répétitions des « Noces de Figaro » où Joseph II rétablit le ballet alors interdit, la commande du requiem par un homme en costume noir et masque de mort… Le souci du détail va jusque dans la perruque rose portée par Mozart lors de son opéra « L’enlèvement au sérail ». Cela permet au spectateur de se sentir davantage impliqué dans l’histoire.

On ne peut faire une pièce sur Mozart sans lui rendre hommage musicalement. La présence de musiciens (violoniste, violoncelliste) et d’une cantatrice au plateau est particulièrement appréciable. On se laisse bercer la voix magnifique de Flore Philis qui interprète les partitions avec grâce et émotion. Elle nous transporte véritablement. Ainsi, des extraits de « L’enlèvement au sérail », des « Noces de Figaro », de « La Flûte enchantée » et du « Requiem en ré mineur » sont joués sur scène, accompagnant les différents passages de l’histoire. Des airs de Salieri viennent également compléter ce tableau et le spectacle se termine sur une de ses œuvres, volonté de Solivérès lui-même. Quel bonheur de voir se mêler deux mondes qui pourraient paraître opposés : celui de l’opéra et du théâtre populaire ! Le public se laisse charmer car cela sert le récit et le rend encore plus poignant.

Les comédiens sont dirigés d’une main de maître et nous séduisent tout autant. Jérôme Kircher est un Salieri touchant, émouvant, dur parfois mais tellement impressionnant. On le suit avec passion de la jeunesse (accompagné de ses venticelli qui commentent l’action avec lui) à la vieillesse et on ressent tout l’amour que ce spectacle lui déclare. Il emporte le spectateur avec lui avec beaucoup de sincérité. Son entrée et sa scène finale lui apportent une grandeur indicible. Thomas Solivérès excelle en Mozart par son exubérance, sa gêne cachée par un rire, son refus de quitter l’enfance, son anticonformisme et sa déchéance. Il captive le public par sa folie pleine de génie. Celui qui a incarné Edmond Rostand et Voltaire sait décidément donner vie aux grands personnages sans jamais les caricaturer. On le suit avec beaucoup de tendresse et d’admiration. Lison Pennec est une Constanze amoureuse, prête à tout, même au pire, pour aider son compositeur de mari. La scène où Salieri lui demande de se donner à lui en échange d’une aide auprès de l’Empereur nous glace le sang (même si elle ne s’est jamais déroulée dans la réalité). Eric Berger présente l’Empereur avec beaucoup de sérieux et d’humour. Sa réplique « Voilà voilà » récurrente montre sa gêne face à des situations qu’il ne maîtrise pas, tout Empereur soit-il. Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal brillent également par leurs maladresses au service de l’Empereur.

Enfin, la mise en scène et la scénographie transportent le public directement dans la Vienne de 1781. Les lumières jouent sur le clair obscur des bougies qui ornent le plateau de gauche à droite. On adore également les voilages permettant des jeux d’ombres chinoises, notamment pour la commande du requiem. Les costumes d’époque sont somptueux et participent d’un ancrage dans le passé. Quelques éléments de décor descendent des cintres comme un cadre majestueux se parant de rideaux rouges ou de décors grecs afin de figurer l’espace scénique des opéras de Mozart. Ce cadre rappelle également l’écran de cinéma, clin d’œil à la version filmique de l’œuvre. Quelques marches d’une estrade se transforment ensuite en lit de Mozart lorsque Salieri l’aide à composer son requiem. Le plateau est jonché de traces blanches comme pour rappeler que tout ce que nous voyons se passe dans les souvenirs du vieux Saliéri qui commence et termine seul (saluons sa transformation faite à vue du public), sous un rayon de lumière. C’est aussi beau visuellement, que musicalement et théâtralement.

« Amadeus » est une adaptation réussie qui rappellera le film aux admirateurs mais qui en séduira d’autres par la qualité de jeu de la troupe et le souci du détail du metteur en scène. Un vibrant hommage à Mozart mais aussi à celui dont la légende a invisibilisé le talent, Salieri. C’est grandiose. A voir absolument.

Audrey C.

Une pièce de Peter Shaffer

Tony Award 1981 de la meilleure pièce

Adaptation et mise en scène Olivier Solivérès

Molière 2024 de la mise en scène “Le Cercle des Poètes disparus”

Avec Jérôme Kircher, Thomas Solivérès, Lison Pennec, Eric Berger, Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal, Laurent Arcaro, Artus Maël, Flore Philis, Stella Siecinska, Loïc Simonet, Marjolaine Alziary et Jade Robinot.

Collaboratrice artistique : Clémentine Solivérès

Assistant mise en scène : Pierre Marazin

Scénographie : Roland Fontaine

Costumes : David Belugou

Perruques/maquillages : Nathalie Tissier

Accessoires : Pauline Gallot

Conception éclairage : Alban Sauvé

Création sonore : Cyril Giroux

OÙ ? Au théâtre Marigny

QUAND ? Du 22 janvier au 22 mars 2026

DURÉE : 2h15

TARIFS : de 15€ à 117€

https://www.theatremarigny.fr/evenement/amadeus

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