Depuis le 7 novembre, la Seine Musicale retrouve « La Haine », l’adaptation en spectacle musical du film de Mathieu Kassovitz sorti en 1995. Après un premier passage à Paris en novembre 2024 ainsi que plusieurs dates de tournée dont un passage à la Fête de l’Humanité, la troupe repose ses valises à Paris afin d’offrir des séances de rattrapage aux retardataires.

L’histoire commence après une nuit d’émeute dans une cité des Yvelines pendant laquelle un jeune, Abdel, a été grièvement blessé et est soigné à l’hôpital. On va suivre l’errance de trois amis (Saïd, Vince et Hubert) au cours de laquelle ils referont le monde, rêvant de vengeance, de changement, de gloire aussi. Or, l’un d’entre eux est en possession d’un pistolet, égaré par un policier…

La première chose qui frappe le spectateur de « La Haine » est le soin apporté à l’aspect cinématographie de ce spectacle. En effet, en voulant retrouver l’ADN du film, la scénographie insiste énormément sur les projections très immersives et réalistes qui ancrent le public dans l’univers du récit. Des immeubles, des rues, des camions de police et même un escalator sont représentés en fond de scène. Grâce à la perspective et à des éléments de décor tournants ou un tapis roulant, on retrouve l’effet de déambulation du film avec beaucoup de justesse. On se laisse complètement porter par la vérité apparente de ces écrans, notamment lors de la scène sur les toits de Paris sous la pluie. Les nuages menacent au-dessus du plateau comme pour préparer à l’orage final. On retrouve par ailleurs certaines marques cinématographiques dans l’écran de fond de scène, passant en sépia ou à un aspect de pellicule vieillie. Cela fonctionne parfaitement. Le spectateur qui a aimé le film en retrouvera les scènes cultes mises en valeur par des gros plans mimant l’écran d’un téléphone portable ou un visiophone. On sent que la mise en scène a cherché à se montrer au plus près du septième art. C’est surprenant et on en arrive parfois à s’interroger sur ce qui est réel ou pas. On peut saluer le travail du photographe JR qui a participé à certains tableaux. Ainsi, le spectateur est plongé dès le début dans une expérience visuelle novatrice, rare dans le spectacle vivant et donc exceptionnelle.

Autre réussite de ce spectacle : le casting qui dépeint parfaitement la jeunesse de notre époque, tout en s’inspirant des acteurs iconiques du film. Ils réussissent à porter l’histoire avec une rage et une urgence éclatantes. Alexander Ferrario nous présente un Vince perdu dans un monde où il pense pouvoir faire justice seul, comme pour faire ce que les anciens n’ont pas réussi. Il plonge dans une vague autodestructrice comme si rien n’avait d’importance et que tout n’était qu’un jeu. Alivor apporte à Hubert une sagesse plus grande et tente de raisonner son ami tout au long du récit. Samy Belkessa est un Saïd touchant qui ne sait pas comment se positionner entre la rage et la sagesse de ses deux compagnons. Il se retrouve au milieu des conflits, amusé par l’envie de devenir important et en même temps moins impliqué que Vince. Camila Filali nous offre un des plus beaux passages de la pièce avec sa chanson « Le Dilemme » où elle s’envole littéralement dans les airs. Personnage inventé pour le spectacle, elle apporte une sorte d’espoir à Vince qu’il ne sait pas attraper. Walid Afkir est bouleversant dans les deux rôles qu’il interprète, pourtant diamétralement opposés. Il incarne tout d’abord le frère du jeune blessé lors des émeutes qui tente de motiver à la vengeance puis un policier à deux doigts de la bavure au discours radical et pourtant plein de détresse. Charly Bouthemy apporte au personnage d’Astérix une folie angoissante dans son tableau « Ast€rix », particulièrement inquiétant et prenant. Tous ces comédiens chanteurs donnent un nouveau visage à « La Haine » qu’ils portent le plus fièrement possible.

On ne peut que saluer l’écriture des chansons, véritable atout de ce spectacle. Notons qu’elles sont disponibles à la vente en CD et vinyle (avec des interprètes connus comme Youssoupha, Doria, Akhenaton…). Plusieurs artistes se sont réunis pour les composer : M (qui apparaît visuellement à l’écran dans « Vivre ensemble »), Médine (pour le final à couper le souffle intitulé « L’4mour »), Proof (à la composition de nombreux titres), Sofiane Pamart (pour le bouleversant « Dilemme »)… On découvre des titres bien écrits, entrainants ou poignants. Outre le final de l’acte 1 et de l’acte 2, on est touché par « Vue d’ici », « La Haine d’un flic » et « La Haine d’un frère ». On est impressionné par le rythme, mimé par les danseurs frappant leur sac de frappe, dans « Les autres »… Enfin, on est ému par l’ouverture sublime de l’acte 2 sur « Le chant des partisans » figurant une émeute.

Il faut saluer aussi les chorégraphies de Yaman Okur et Émilie Capel parfaitement exécutées par la troupe de danseurs hip hop époustouflante. La battle avant la fin du premier acte est impressionnante et accompagnée avec beaucoup d’énergie par le DJ présent en hauteur. On est subjugué par les figures effectuées. Si de nombreux danseurs hip hop se retrouvent sur les scènes des comédies musicales, cela fait plaisir de les voir mis en valeur à ce point dans celui-ci. On notera à ce propos la présence de quatre danseuses extraordinaires qui prennent leur place dans cet univers masculin.

Même si le propos peut sembler grave, on rit aussi beaucoup avec ces trois amis, avec plusieurs références au film, à des sketches ou à l’actualité ou dans certaines scènes comme celle de l’auto taxi. Monter « La Haine » en 2025, c’est montrer que « jusqu’ici rien n’a changé » mais que la haine n’est peut-être pas la solution et qu’il faut sans doute se tourner vers l’amour. Un message d’espoir dans un univers en noir et blanc porté par quelques couleurs présentes sur le plateau.

« La Haine » est une réussite du spectacle musical, reprenant à la fois l’aspect cinématographique mais aussi l’urgence d’une société en chute libre, tout en y apportant un message d’espoir. Avec cette troupe pleine de talent, nul doute que ce spectacle séduira les foules, et même parfois celles qui se déplacent rarement dans ce genre de pièce…   

Audrey C.

Production : Farid Benlagha / La Haine Productions

Production exécutive : Live Nation

Direction artistique : Mathieu Kassovitz

Mise en scène : Serge Denoncourt et Mathieu Kassovitz

Avec Alexander Ferrario, Samy Belkessa, Alivor, Camila Filali, Walid Afkir, Charly Bouthemy

Chorégraphie : Yaman Okur et Émilie Capel

Direction musicale : Proof

Scénographie et création vidéo : Silent Partner Studios

Lumière : Martin Labrecque

Costumes : Nicolas Vaudelet

OU ? à la Seine Musicale

QUAND ? Jusqu’au 4 janvier 2026

TARIFS : de 25€ à 85€

DURÉE : 2h (+ 20 minutes d’entracte )

https://www.lahaine-live.com

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