
Depuis le 18 mars, le Théâtre Antoine accueille « Le Misanthrope », l’adaptation de la pièce de Molière de et par Tigran Mekhitarian. Après « Le Malade imaginaire », « Dom Juan » ou « L’Avare », l’acteur metteur en scène poursuit son cycle Molière avec l’histoire d’Alceste qu’il présente aux spectateurs parisiens.
Alceste refuse l’hypocrisie, le mensonge, les faux-semblants. Il se délecte de dire, parfois avec violence, les choses telles qu’il les ressent, sans chercher à feindre quoi que ce soit. Alceste aime Célimène, qui représente pourtant tout ce qu’il déteste. Elle est brillante, libre, admirée de tous. Il l’aime mal, refusant de la prendre réellement comme elle est. Il vient de la banlieue, elle de la bourgeoise. Et si 2026 n’était pas si loin du XVIIe siècle ?…
Le spectacle commence par un pré-show que nous ne dévoilerons pas mais qui permet de présenter l’action qui aura lieu par la suite. Il capte ainsi l’attention du spectateur déjà en place ou fait se presser les derniers arrivés. Lorsque la pièce commence, le public est transporté devant le grand théâtre de Paris (écrit en néon) avec deux blocs faits de rideaux rouges en fond de plateau, un banc à cour et un scooter à jardin. Au plafond, des perruques de l’Ancien Régime sont suspendues, comme abandonnées par leur propriétaire. Alceste porte un bombers et un jogging vert, Célimène se pare d’un costume très élégant et d’un top à paillettes. Le ton est donné dès les premières minutes. On est littéralement transporté dans un univers contemporain avec des comédiens qui interprètent le texte intégral de Molière avec une diction parfaite.
Mélanger le classicisme et la modernité est une des particularités de Tigran Mekhitarian et cela fonctionne parfaitement car on sent qu’il apporte un soin très minutieux au respect de l’œuvre originale tout en y apportant des codes plus récents afin de frapper les esprits, sans en changer le propos. Ainsi, le spectateur se glisse avec délectation dans la (re)découverte d’une œuvre jouée des milliers de fois avec un regard neuf. Aux vers du célèbre dramaturge s’ajoutent des expressions très modernes, sans que cela ne soit dérangeant ni ridicule. On admire également les passages slamés souvent en fin d’acte qui créent une sorte de conclusion à ce qui vient de se passer et qui fonctionnent parfaitement car les comédiens eux-mêmes se prêtent, avec brio et en direct, à cet exercice des plus périlleux. On se surprend à applaudir et répéter avec eux certaines phrases comme lors d’un concert et c’est tout à fait plaisant !
Car, finalement, quoi de plus moderne que l’histoire du Misanthrope ? Un homme qui vit en dehors des codes d’une société faite de trahisons et qui cherche la sincérité à tout prix, quitte à rester seul. De son côté, Célimène profite de la vie en jouant de l’amour de la Cour par la flatterie, sans se soucier des dégâts que cela peut faire. Transposé dans le milieu parisien théâtral où l’on danse, où l’on boit du champagne et où l’on vit tous les excès, ce récit nous montre une des grandes forces de l’écriture de Molière : sa compréhension des travers de l’être humain. Ni Célimène ni Alceste ne sont dans la vérité ici. L’une parce qu’elle ne fait que dissimuler, l’autre parce qu’il s’enferme dans une franchise à outrance qui ne peut que lui porter préjudice. Ainsi, leur amour est perdu d’avance. Alceste n’aime pas vraiment Célimène. Il préférerait la retenir prisonnière pour qu’aucun regard ne la souille. Célimène n’aime pas vraiment Alceste puisqu’elle joue avec ses sentiments en séduisant aussi Oronte. Molière met ainsi en valeur l’importance de s’ouvrir à l’autre pour vivre mieux sa passion.
Les comédiens incarnent leurs rôles à la perfection. Tigran Mekhitarian brille en Alceste des banlieues par son détachement face aux courtisans et par son amour autodestructeur. Il nous rend le personnage si touchant par son interprétation qu’on en viendrait presque à lui pardonner sa misanthropie. Clémentine Aussourd est une Célimène charmante et envoutante qui prend l’espace scénique avec beaucoup de prestance. L’éclatante Marine et Souleymane Rkiba forment un duo très sympathique et drôle pour les personnages d’Eliante et Philinte. Isabelle Gardien est une Arsinoé impressionnante de charisme. Felicien Juttner donne à Oronte l’outrecuidance et la grâce attendues. Vénus Yaffa et Étienne Paliniewicz excellent en marquis épris de Célimène. Chacun apporte son énergie à la troupe et séduit le public.
La mise en scène est ingénieuse. Les deux blocs posés de part et d’autre du plateau bougent et par, un jeu de rotation, figurent un rideau de théâtre ou le dressing de Célimène. Un écran apparaît également au dernier acte utilisant les codes des réseaux sociaux avec beaucoup de dynamisme, ce qui rend la scène finale encore plus dramatique. Le théâtre est exploité dans son entièreté puisque les comédiens jouent également dans l’allée centrale, comme pour inclure encore davantage le spectateur dans l’action. Les costumes sont très beaux et en lien avec le propos. Les lumières s’accordent avec les moments de l’histoire ainsi qu’avec la musique. Le public est interpellé physiquement, émotionnellement. On brise même le quatrième mur sans que cela soit dérangeant puisque cela n’en apporte que plus d’empathie pour Philinte.
« Le Misanthrope » est une très bonne adaptation de l’œuvre de Molière qui la remet au goût du jour sans la trahir, qui bouscule le spectateur sans le gêner. Le tout est servi par une troupe impressionnante. A voir vraiment.
Audrey C.
Distribution : Felicien Juttner, L’éclatante Marine, Souleymane Rkiba, Clémentine Aussourd, Vénus Yaffa, Étienne Paliniewicz, Isabelle Gardien, Tigran Mekhitarian
Mise en scène : Tigran Mekhitarian
Assisté de : Max Azoubel
OÙ ? Au théâtre Antoine
QUAND ? Du 18 mars au 10 mai 2026
DUREE : 1h30
TARIFS : de 15€ à 45€