
Depuis le 10 janvier, le Théâtre du Petit Montparnasse accueille « La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob », la nouvelle pièce de Jean-Philippe Daguerre, récemment auréolé du Molière de la meilleure pièce de théâtre privé pour « Du charbon dans les veines ». Fait intéressant : l’auteur sort le roman et la pièce au même moment !
Au restaurant, Georges attend Louis de Funès. Il rencontre par hasard Danielle, qui fête ce jour-là son anniversaire. Et c’est le coup de foudre. Très vite, une passion naît entre ces deux êtres, avec cette femme sans pareille, pleine d’énergie et de convictions revendiquées, et cet homme influent du cinéma qui côtoie les plus grands de ce monde. Tout se passe bien jusqu’au jour où Georges décide de produire « Les aventures de Rabbi Jacob », en plein conflit israélo-palestinien…
Le titre de la pièce crée une attente chez le spectateur qui ne sera finalement récompensée qu’à la fin de la pièce. Ainsi, en premier lieu, le spectacle nous narre l’histoire d’une femme, au cœur d’une belle histoire d’amour, loin des convenances, dans une époque un peu troublée. Avec le personnage de Danielle, le public découvre quelqu’un de tout à fait attachant par son exubérance, sa force de caractère, son impulsivité et ses coups d’éclat. Une femme également en avance sur son temps qui pensait pouvoir, par ses mots, faire cesser une guerre intestine. Charlotte MATZNEFF trouve là un de ses plus beaux rôles, qu’elle interprète avec une fraicheur et un dynamisme extraordinaires. Tantôt drôle, tantôt touchante, tantôt bouleversante, elle dévoile une palette d’émotions qui transperce le spectateur qui n’a qu’une envie : l’aimer. On s’inquiète pour elle lorsqu’elle se confronte à Marcellin, alors ministre de l’intérieur. On rit avec elle lorsque l’on imagine toute l’école maternelle qui s’amuse dans la neige. On l’admire lorsque l’on se rend compte qu’elle réussit à réconcilier son mari avec son premier fils. C’est beaucoup de tendresse qui ressort de cette pièce grâce à ce personnage et cela rend la fin, que nous ne dévoilerons pas ici, encore plus inacceptable.
La caractérisation des autres personnages est aussi une réussite. Chacun a sa façon de parler, son rythme, ses silences. On aurait pu craindre une version caricaturale de Louis de Funès au plateau mais Julien CIGANA lui rend un vibrant hommage par son jeu. Bernard MALAKA est un Georges Cravenne très convaincant, aussi bien dans ses qualités que dans ses défauts. Il en est de même pour Bruno PAVIOT, Elisa HABIBI et Balthazar GOUZOU qui, par des changements de costumes hors plateau, donnent vie à plusieurs personnages comme Charles Cravenne, la femme médecin, le ministre Marcellin ou le serveur Gaston.
Le récit met également en lumière différents tourments de la société : la pression sociale pour se conformer aux conventions, l’injustice de la naissance qui fait que certaines femmes, comme la nourrice Djamila, sont obligées de vivre en France pour élever les enfants des autres afin d’obtenir de l’argent pour que les siens survivent ailleurs, la puissance de certains créateurs comme Gérard Oury ou Louis de Funès qui osent se battre pour leurs idées quand celles-ci pourraient les mener à de lourdes représailles, la difficulté quotidienne de vivre avec une maladie psychique, la critique d’hommes politiques surpuissants capables de tout pour leurs ambitions. Tout cela est parfaitement représenté sans jugement à travers les divers personnages rencontrés. Le spectateur se laisse séduire par la narration qui crée en lui de petites étincelles afin de le faire réfléchir au sortir de la salle. Comme dans « Adieu Monsieur Haffmann », c’est autour de plusieurs dîners que les enjeux se créent et on passe d’un salon à un autre avec beaucoup de fluidité. Cela permet une certaine libéralisation de la parole par l’intimité que ces moments révèlent. Chaque personnage peut ainsi se montrer lui-même, sans flagornerie.
L’histoire permet aussi de nous faire assister, à travers ses créateurs, à la naissance des « Aventures de Rabbi Jacob », un des plus grands succès du cinéma français : de l’idée initiale, en passant par les différentes versions du scénario, le tournage semé d’embuches, jusqu’à la première projection. Plusieurs clins d’œil à des répliques célèbres du film sont par ailleurs cachés dans les répliques. On voit ainsi le travail minutieux de Louis de Funès, capable notamment de répéter sans relâche en secret de l’équipe l’iconique chorégraphie de Rabbi Jacob afin de créer la surprise pour tous. C’est une plongée dans l’univers du cinéma français des années 70 des plus passionnantes. Quelques dates supplémentaires inscrites sur les écrans auraient peut-être permis une plus grande compréhension du cadre temporel de ce film.
La création visuelle est très intéressante. Pour la première fois, Jean-Philippe Daguerre a fait appel à Narcisse pour la scénographie. Des écrans de très haute définition mis sur des roulettes figurent les différents lieux de l’action (le salon, un bureau, un hôpital…) L’illusion se trouve parfois saisissante avec les différentes commodes ou armoires et lors des scènes au restaurant. On est surpris car, si les grands spectacles musicaux français recourent souvent à cette alternative, c’est plus rare au théâtre (on pense par exemple à « Je m’appelle Georges… et vous ? ») et c’est utilisé de façon intelligente ici. Cela permet notamment aux écrans de devenir des télévisions où sont diffusés des extraits de journaux télévisés de l’époque. Les costumes et la lumière s’ancrent également bien dans le récit. La musique a une part belle dans l’histoire, avec notamment l’utilisation de références à Dalida, femme brillante au destin tragique.
« La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob » est une pièce drôle et émouvante qui rend un bel hommage à Danielle Cravenne, une femme forte et sans compromis, qui méritait bien qu’on la remette à l’honneur. A voir …
Audrey C.
Avec Bernard MALAKA, Charlotte MATZNEFF, Julien CIGANA, Bruno PAVIOT, Elisa HABIBI et Balthazar GOUZOU
Auteur et metteur en scène Jean-Philippe DAGUERRE
Assistant à la mise en scène Hervé HAINE
Scénographie et vidéo NARCISSE
Costumes Alain BLANCHOT
Lumières Moïse HILL
Musique Olivier DAGUERRE
OU ? Au Théâtre Montparnasse 31 rue de la Gaité, 75014 Paris
QUAND ? DURÉE : du 10 janvier au 19 avril 2026
DURÉE : 1h30
TARIFS : de 22€ à 38€
https://www.theatremontparnasse.com/spectacle/la-femme-qui-naimait-pas-rabbi-jacob