
Depuis le 14 janvier, le Splendid accueille « Le Procès d’une vie », une pièce de Barbara Lamballais et Karina Testa. Après l’obtention de l’aide à la création d’ARTCENA en 2021 et un passage réussi au Festival d’Avignon en 2025, la troupe s’installe à Paris afin de raconter le combat des femmes qui ont mené au procès de Bobigny.
En entrant dans le théâtre, le spectateur est directement plongé dans l’histoire. Le rideau rouge arbore les mots suivants « 5 avril 1971, Paris, Assemblée exceptionnelle des femmes » et on entend des voix de l’époque alors que les comédiennes arpentent le théâtre pour célébrer la parution du « Manifeste des 343 » dans le Nouvel observateur. Le focus est ensuite porté sur Marie-Claire, 16 ans, qui tombe enceinte dans des circonstances qui seront expliquées plus tard. Bien que l’avortement soit un crime à cette époque, elle décide de ne pas garder l’enfant, suivie par sa mère qui va tout faire pour l’aider, quelles qu’en soient les conséquences…
« Le Procès d’une vie » touche d’abord par sa narration qui, en plus de dépeindre un combat politique, celui pour l’avortement, met en lumière les conditions de vie des femmes d’une époque pas si lointaine finalement et la grande sororité qui pouvait se créer entre elles. Nous assistons, avant tout, à un portrait de femmes, aussi différentes soient-elles : intellectuelles, mère célibataire, fervente catholique, épouse dévouée, femme divorcée, jeune fille romantique… Elles mènent toutes un combat personnel qui leur permettra de s’unir aux autres afin de défendre leurs droits. Le spectateur est touché par ces diverses personnalités si bien caractérisées qui se livrent au plateau le plus sincèrement possible.
Ainsi, le récit n’en devient que plus fort et émouvant. On découvre aussi les rouages qui menaient à l’accès à celles que l’on appelait les « faiseuses d’anges » et toute l’hypocrisie cachée de certains médecins capables d’effectuer un avortement pour une grosse somme d’argent. Non seulement les femmes ne disposaient pas de leur corps, mais la société imposait une pression pour accepter la situation, qu’importent les circonstances, et en faisait même un marché qui profitait du désespoir de certaines femmes. Ainsi, le public est heureux de voir une solidarité naître sous leurs yeux, qui ira jusqu’au procès. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un fait divers qui est narré, c’est une photographie de la société française du début des années 1970.
A travers ce récit, les autrices mettent également en lumière le parcours de Gisèle Halimi, inspirées par son livre « Djamila Boupacha », écrit avec Simone de Beauvoir. Cette femme, née en Tunisie dans une famille patriarcale, s’est battue contre ses parents pour avoir le droit d’étudier et de ne pas rester coincée à la maison comme ménagère. Elle s’est ensuite illustrée en défendant les droits d’une militante du Front de Libération National (FLN), accusée d’assassinat. C’est donc tout naturellement qu’elle prit part au procès de Bobigny, faisant de cette défense une cause politique.
L’interprétation des comédiens est remarquable. Que ce soit dans la posture, la voix, la gestuelle, tout est très bien pensé. Le fait que les comédiens interprètent plusieurs rôles avec des changements de costume à vue (les portants se trouvant en fond de plateau) rend le récit plus vivant et ne laisse jamais l’action retomber. C’est virevoltant et dynamique. Le public ne peut que se laisser porter par l’histoire. Il faut, par ailleurs, saluer la qualité des costumes et des perruques qui situent parfaitement la narration dans son époque. Les acteurs prennent possession de l’espace scénique avec charisme et vérité. Ces six femmes se montrent aussi bouleversantes que drôles ou puissantes (petit coup de cœur pour Lucette). Il faut également évoquer l’unique homme présent au plateau qui interprète avec brio à la fois un médecin, le juge du procès ou le jeune Daniel qui séduit Marie-Claire. Tout est joué sans caricature, sans jugement.
La mise en scène et la scénographie plongent le spectateur dans l’époque et l’interpellent directement. En débutant le spectacle par une assemblée générale, le public devint membre à part entière de l’action et se sent davantage concerné par ce qui va se dérouler sous ses yeux. Par la suite, rien ne lui sera caché et l’utilisation du plateau se révélera particulièrement pertinente. Les éléments de décor en fond de scène permettent de figurer différents lieux comme la chambre de Marie-Claire, la maison de Daniel, une rame de métro, la salle de repos de la RATP. Le moment dans le métro est particulièrement intéressant : les comédiennes, qui tiennent un morceau de métal représentant la barre du métro, tournent pour prendre la parole et décider de la suite de l’action. On se délecte également des jeux d’ombres chinoises lors de l’enfance de Gisèle. On se sent perdu face à la grandeur du juge mis en position supérieure sur le plateau. Les miroirs permettent de créer pour le public comme un reflet de sa propre histoire. Ne sommes-nous pas toutes ces femmes ? Tout est pensé, amené, réfléchi. A l’heure où les droits des femmes sont toujours aussi fragiles et régressent parfois, même dans des pays dits développés, cette pièce remet le combat au centre des préoccupations et insiste sur l’importance de ne jamais abandonner.
« Le Procès d’une vie» est une pièce d’utilité publique, servie par des acteurs époustouflants, avec une mise en scène et un texte percutants. A voir absolument…
Audrey C.
Distribution :
* Jeanne Arènes : Simone de Beauvoir, Lucette, Agnès
* Clotilde Daniault : Gisèle Halimi
* Maud Forget : Marie-Claire
* Déborah Grall : Renée, Fritna
* Karina Testa : Micheline, Djamila, Mélanie, Professeur Milliez
* Céline Toutain : Paulette, Michèle
* Julien Urrutia : Pierre, Edouard, Daniel, Le gardien, le médecin, le juge
Équipe artistique :
* Une pièce de : Barbara Lamballais et Karina Testa
* Mise en scène : Barbara Lamballais
assistée de Armance Galpin
* Scénographie : Antoine Milian
* Lumières : Rémi Saintot
* Son : Benjamin Ribolet
* Costumes : Marion Rebmann
* Perruques : Julie Poulain
OU ? Au Splendid
QUAND ? Du 14 janvier au 31 mai 2026
Du mercredi au samedi à 21h
Dimanche à 15h
Relâche le 5 mars
DURÉE : 1h20
TARIFS : de 31€ à 44€